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Eros contre Thanatos

Au hit parade des artistes officiels, viennent dans l’ordre décroissant les artistes morts-jeune : ils incarnent la figure sacrificielle christique et ont un bon potentiel de mythe. Puis viennent les artistes morts-tout-court. Il est alors possible d’organiser une rétrospective, un hommage. Le prix des œuvres s’envole. Enfin, viennent les artistes morts-vivants, c’est-à-dire tous les autres.
Pourquoi l’art officiel adore- t-il à ce point les artistes morts ?
D’abord, les critiques d’art peuvent sans danger se gargariser de discours abscons pour remplir l’absence/ le vide sans risque de réplique. Et que vaut l’art officiel sans le discours qui l’accompagne ? Ensuite, parce que, de manière plus insidieuse, la mort de l’artiste renvoie aux acteurs de l’art officiel ( critiques, commissaires d’exposition, directeurs institutionnels) le miroir de leur propre impuissance d’une manière assez confortable. Dit plus simplement : l’artiste mort ne crée plus, l’acteur institutionnel ne crée pas . 1 partout, ou plutôt 0 partout. Enfin, par pure commodité. Un artiste mort est plus facile à gérer qu’un artiste vivant. Or, les institutionnels sont payés pareil . Donc pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?
La morbidité s’acquiert par un long travail de conditionnement qui commence dès les pouponnières de l’art officiel , à savoir les écoles d’art. Il passe par l’encouragement tacite -ou la tolérance- à l’autodestruction , avec l’alcool ou la drogue par exemple. Saviez-vous qu’un jeune étudiant de la Villa Arson s’est suicidé en 2004 en se jetant du monument aux morts de Nice, que ce suicide avait été précédé et suivi d’un bon nombre de dépressions nerveuses de jeunes étudiants ? Qu’on se rassure, ces statistiques ne sont pas l’apanage de la Villa Arson, elles concernent toutes les écoles d’art françaises.
Dans le monde du travail, une entreprise à haut taux de suicide ou de dépression est soumise à des contrôles de la médecine du travail , et même si cette dernière est souvent impuissante à changer les choses - suivez mon regard - elle a au moins le mérite d’être là. Dans le milieu de l’art officiel, pas de médecine du travail, pas d’audit de psychologue, pas de contrôle, tout simplement parce que la morbidité et l’autodestruction sont communément admises comme une caractéristique immuable de l’artiste ou de l’ artiste en devenir qu’est l’étudiant en art, par projection débilo-romantique des institutionnels. Selon Freud, « l’artiste et le névrosé sont tous deux des gens, qui sous la pression de certains instincts impérieux, se détournent de la réalité et passent une grande partie de leur vie dans le monde du fantasme. Mais l’artiste se distingue du névrosé en ce qu’il réussit à trouver un chemin « pour revenir au réel ». Donc, sans tomber dans le manichéisme, l’artiste peut toutefois choisir de s’orienter vers une direction ou une autre : la création ou la névrose morbide.
Le calcul du Système, cependant, est judicieux : un artiste qui s’autodétruit se bat contre lui-même, et en attendant, ne se bat pas contre l’extérieur – le système de l’art ou les dysfonctionnements de la société.

Mais au-delà des destins individuels , la morbidité est une composante structurelle de l’art officiel : elle vient de son pouvoir d’uniformisation des pensées et du consensus imposé comme modèle .
Pourtant, en 1920 déjà, , Marcel Duchamp , l’un des artistes majeurs du XXème siècle , dans l’une de ses facéties à prendre au premier et cinquième degré, a délivré un message puissant à l’art : il créait parfois sous le pseudonyme « Rrose Sélavy ». Ce nom lui permettait d’endosser deux identités différentes de la sienne, celui d’une femme et celui d’une juive. Et si cette création patronymique ne suffit pas , on peut aussi l’entendre comme « Eros c’est la vie » . Or, qu’est-ce qu’éros, si ce n’est l’altérité ? L’autre, la diversité, la différence…

no-made est un collectif d’artistes de la région, dont l’une des forces réside justement dans sa puissance vitale. Souvent déconcertant pour les habitués des cimaises de l’art officiel, ce collectif , qui officie depuis 2001 et compte une quarantaine fluctuante d’artistes, se comporte comme une cellule organique : des membres viennent s’y agréger l’espace d’une saison , les artistes participent sans exclusivité et en toute liberté aux événements culturels no-made qui les intéressent. Le collectif accueille toutes les générations, toutes les cultures, toutes les sensibilités, toutes les esthétiques , tous les niveaux d’artistes ( certains exposés dans des musées, d’autres trouvant dans no-made l’occasion d’expérimenter leur démarche pour la première fois) , toutes les technologies, toutes les disciplines, y compris la musique, la danse ou la poésie . « C’est très inégal ». Le commentaire revient. Dans no-made, l’absence de jugement de valeur - à ne pas confondre avec l’absence d’opinion- est souvent interprétée à tort comme une certaine naïveté. Pourtant , c’est elle qui crée et préserve, parfois à l’aide de forceps, un environnement idéal pour l’expérimentation et la création . Tout cela cohabite joyeusement autour d’un thème annuel fédérateur , avec des positions individuelles parfois inconciliables, des échanges artistiques et humains riches, des discussions réelles ou virtuelles bien animées, des frictions de personne. Mais la vie ne vient-elle pas , justement, de la première fiction érotique du pénis dans le vagin ?

Entre Eros et Thanatos, à votre avis, qui va gagner ?

Géraldine Le Leannec "Graine" sisal, bambou, no-made 2006 arboretum de Roure

 



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