Les
artistes viennent de Saturne, les institutionnels viennent de Jupiter
Il semble donc
que les deux espèces - institutionnels culturels et artistes
( sauf moi qui suis grillée) - soient amenées à
cohabiter, voire à collaborer pendant quelques temps encore.
Pour tenter de résoudre les problèmes brûlants
d’incompréhension qui les séparent, voici une
petite explication des mœurs et coutumes des habitants de Saturne
à l’usage des habitants de Jupiter.
1. L’artiste,
lorsqu’il s’adresse à un institutionnel, parle
de son expérience personnelle. Immanquablement, l’institutionnel
méprise son opinion, car elle n’est ni théorique
ni générale : elle lui semble surtout narcissique
. Or, ce qui caractérise un artiste, c’est justement
de se créer progressivement , à partir de son vécu,
une pensée originale, une vision personnelle du monde et
non d’adopter les pensées des autres.
2. L’institutionnel
qui assomme l’artiste dans son bureau à grands coups
de théoriciens homologués comme Debord, Derrida, etc….
avec tout l’élan conféré par le recul
de l’Histoire de l’Art, ne saura jamais que l’univers
personnel de l’artiste (k.o.) en face de lui inclut parfois
des théories, ou que sa vision est suffisamment structurée
pour s’assimiler à un système ou une théorie
- qu’il aurait pu découvrir si seulement il ne l’avait
pas déjà assommé.
3. Par la magie
de la loi sociologique, la somme des individualités est égale
au collectif. C’est-à-dire que les expériences
pourtant très personnelles des artistes sont représentatives
d’un ensemble d’artistes : la pétition «
L’art c’est la vie » signée par plus de
cinq cent artistes vivant en France en est la preuve incontestée.
4. L’artiste
possède une sensibilité aigüe, que ne possède
pas l’institutionnel. Dans les rapports humains, elle se traduit
par des émotions, comme la colère, la souffrance,
la tristesse, le rire, ou la légèreté. L’institutionnel
guidé uniquement par son cerveau hypertrophié confond
sensibilité avec sensiblerie et/ou futilité, et méprise
ces réactions . Or, c’est le même type de mépris
que la société dans son ensemble applique à
l’art, mépris ou indifférence que les institutionnels
culturels déplorent alors à corps et à cris
!!!
5. L’artiste
vient de Saturne , l’institutionnel vient de Jupiter ; ce
qui implique que tous deux n’ont pas la même vue de
leur balcon. Le problème, c’est que l’habitant
de Jupiter est persuadé que Jupiter est l’Univers,
et que les artistes qu’il reçoit dans son bureau constituent
la totalité des artistes. Or ces derniers sont l’objet
d’une longue et impitoyable sélection en entonnoir
qui exclut une grande majorité d’artistes : il y a
d’abord ceux qui ne s’adressent pas –plus- aux
institutions, pour toutes sortes de raisons. Puis, ceux dont le
dossier ne sera pas retenu ( dans l’éventualité
première où il est examiné) . La vue du balcon
Jupiterien est donc considérablement tronquée !
6. L’institutionnel, souvent à la base historien, est
tourné vers le passé quand l’artiste regarde
vers l’avenir. La création est toujours expérimentale
et fragile. Créer c’est aller sans repère vers
l’inconnu. L’inconnu, voici hélas une notion
absolument inconnue pour l’institutionnel emprisonné
dans une structure réelle et mentale hyper-rigide. Seule
solution : faire confiance à l’artiste et s’abstenir
de juger.
7. Toute son enfance,
l’artiste a eu du mal à assimiler les pensées
toutes faites que la société lui imposait : il préférait
créer les siennes. Aussi traine-t-il souvent avec lui une
image de décalé, retardé, voire d’ idiot
et parfois un complexe d’infériorité intellectuelle,
qui s’est vraisemblablement aggravé lors de son passage
aux Beaux-Arts. Habitants de Jupiter : l’habitant de Saturne
n’est pas stupide, il est juste différent !
Espérons que, grâce à ce petit guide, la prochaine
fois qu’un institutionnel recevra un artiste dans son bureau
( pas , évidemment, un artiste officiel qui, lui, parle couramment
la langue de Jupiter, en sus de la langue de bois), ils arriveront,
qui sait , à …. communiquer ?
René
Galassi/ Ce qui est/ 2007/ Argiles, résine, pigments sur
toile
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