Le
triomphe de la phallo-gérontocratie
Les apparences ne doivent pas tromper : si la femme jeune semble
avoir sa place dans le milieu de l’art contemporain officiel,
c’est tout simplement que ce milieu est une caricature de
la société de consommation. L’ artiste n’a
plus la fonction d’individu, mais celle d’ objet marketing
dépourvu –évidemment- d’idéologie,
dont la seule lutte consiste à garder sa place le plus longtemps
possible dans le rayon du grand supermarché de l’art
avant d’être délogé par un produit plus
nouveau et plus attrayant, d’où le jeunisme obsessionnel
de l’art officiel.
Or, dans la société mercantile, la femme est le produit
phare au rayon sexuel, qui est lui-même le rayon central du
grand supermarché. Par conséquent, si elle trouve
sa place dans le milieu de l’art officiel, c’est comme
toujours celle d’objet de consommation sexuelle.
Dans la face cachée
de l’art - c’est-à-dire tout l’art en-dehors
du microcosme officiel - en revanche, les relations entre individus
reproduisent à l’identique le schéma patriarcal
fondateur de notre société. D’où cette
tendance tout-à-fait naturelle et jamais remise en question
à respecter la double hiérarchie de la masculinité
et de l’ancienneté et privilégier systématiquement
l’expérience au détriment du potentiel. Or,
si ce choix est déjà contestable dans la société,
il l’est encore davantage dans le domaine des arts, où
l’expérimentation, l’innovation, la créativité
devraient constituer des orientations essentielles .
S’il y a
quelque chose à piquer des cultures anglo-saxonnes, c’est
bien cela : cette foi en sa jeunesse, et le comportement qui en
découle à son égard. Les artistes reconnus
plus âgés considèrent de leur devoir de soutenir
leurs cadets de manière assez désintéressée
et leur donner les moyens de s’exprimer , créer, développer
leur potentiel aussi harmonieusement que possible , comme un atout
pour la communauté dont ils font eux-mêmes partie .
John Baldessari, artiste qui, parallèlement à une
carrière internationale, a exercé comme professeur
à CalArts, l’école pluridisciplinaire des Beaux-Arts
de Los Angeles, dès sa fondation, en 1970, a laissé
une impression mémorable à tous ses étudiants
comme mentor, et exercé une influence très enrichissante
sur l’école elle-même et toute la communauté
artistique de la côte ouest américaine.
En France, dans
un environnement difficile et sclérosé, les artistes
ayant obtenu un certain pouvoir reproduisent inconsciemment les
mécanismes dont ils ont été eux-mêmes
victimes dans leur jeunesse ( l’asservissement masculin en
moins), et, avec cette belle assurance conférée par
la « doxa » de Bourdieu, c’est-à-dire la
légitimité –usurpée- du système
patriarcal, trouvent tout naturel que les jeunes artistes parcourent
le même chemin de croix tissé de sueur, perte d’illusion,
déception, humiliation, compromis.
La sueur contre la fraicheur ? L’art a besoin des deux. Mais
pour que la fraicheur puisse éclore , il faudrait une prise
de conscience, une rupture , et le deuil de la revanche des anciens
, ou peut-être qu’ils s’offrent une deuxième
jeunesse et dépoussièrent , enterrés bien profondément
en eux, leur idéalisme d’adolescent où l’art,
comme le pouvoir, n’était qu’un moyen utopique
de changer le monde et, par conséquent , les transcendait.
Ebranler l’édifice
phallo-gérontocratique suffisamment pour implémenter
un autre paradigme pourrait se révéler, même
à titre expérimental, de la graine de révolution…
C’est sans doute pourquoi, jusqu’à présent,
cette expérimentation-là n’a jamais été
tentée, même par les mouvements les plus avant-gardistes
de l’histoire de l’art.
Bibliographie : « Une jeunesse difficile, portrait
économique et social de la jeunesse française »,
janvier 2007, Daniel Cohen , collection du CNRS.
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