Lorsqu’on
m’a proposé de développer autour du thème
de la série de photos « Portraits de Nu » en
collaboration avec Eve Carton, j’ai eu une réaction
ambivalente.
Tout d’abord contente d’avoir enfin un espace où
m’exprimer, depuis le temps que je suis plus ou moins officieusement
censurée. Puis, j’ai senti que m’exprimer par
écrit sur le sujet pouvait être une immense peau de
banane et j’ai eu le réflexe du genre « je ne
parlerai qu’en présence de mon avocat ». Car
là où les images peuvent suggérer avec légèreté
et humour en laissant libre cours à l’imagination du
regardeur, les mots écrits sont directifs et pèsent
de tout leur poids : « tout ce que vous écrivez pourra
être utilisé contre vous. » Où est mon
avocat ?
Pas d’avocat
malheureusement, alors j’ai pris le parti d’écrire
en prévenant bien que ce que j’écris n’engage
que moi, pas même ma partenaire de concept Eve Carton, et
que je ne parlerai que de ce que j’ai vu , entendu et vécu.
« Levez la main droite et jurez de dire la vérité,
rien que la vérité et toute la vérité
! »
Je le jure !…
même si La vérité en l’occurrence n’est
que Ma vérité.
Donc, où
est le problème déjà ? Le nu dans l’art,
la femme nue dans l’art , la femme dans l’art.
Mes sœurs
, puisqu’on est dans le champ lexical de la famille, ce sont
les Guerilla Girls, La Conscience de l’Art, un groupe d’artistes
américaines , qui, en 1989, sur leurs affiches , posaient
nues cette question en masque de King Kong :
« Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au
Metropolitan Museum ? Moins de 5% des artistes de la section Art
moderne sont des femmes , mais 85% de tous les nus sont féminins.
»
La question est
cruciale . Ici, je la pose avec une autre terminologie , la mienne.
Après tout, le problème , ce n’est pas tant
d’être le modèle. Je suis d’accord : un
corps de femme est beau. (Bien que moi personnellement je sois plus
excitée par un corps d’athlète à la David…)
Le problème, c’est qu’une fois qu’on est
objet ( objet de désir, objet sexuel), c’est sacrément
dur de se hisser au statut social de sujet , il faut ramer sec et
avoir des biceps d’acier, surtout avec une asymétrie
initiale aussi creusée (85%-5%).
Et n’allez pas croire que les proportions ont beaucoup changé
en 2006, il suffit de regarder un exemple près de chez nous
, le corps d’enseignement des Beaux-Arts de Nice, la Villa
Arson : 3% de femmes , statistique incontestable ( la vérité,
toute la vérité, rien que la vérité,
les chiffres ne mentent pas).
Je rêve parfois en consultant le programme des études
de CalArts, California Institute of the Arts, l’école
pluridisciplinaire des Beaux-Arts de Los Angeles et leur série
de classes intitulées avec humour et un brin de provocation,
comme « Feminism : The Female, Feminine, Woman, Mother, Other,
Whore »( Féminisme
: la femelle, féminine, femme, mère, autre, pute)
Comme quoi la Conscience
de l’Art a tout de même évolué, là-bas
, entre 1989 et 2006…Ici, on ne porte pas un masque de gorille
mais celui de l’autruche : ce que l’on ne voit pas,
ce dont on ne parle pas, n’existe pas… alors que je
suis au contraire convaincue que les sujets qui fâchent, il
faut en parler, en parler et en reparler jusqu’à ce
qu’ils ne fâchent plus.
La preuve par l’infini
qu’on est bien difficilement objet et sujet simultanément
se retrouve dans l’histoire de l’art.
Combien de femmes elles-mêmes artistes ont posé pour
leur mari de peintre génial et sont devenues ça, des
modèles, sacrifiant leurs propres velléités
artistiques : Amedeo Modigliani/Jeanne Hébuterne, Edward
Hopper/ Jo Nivison, et dans une autre mesure, Yves Klein/Rotraut
Uecker, Jackson Pollock/ Lee Krasner ….
Moi - puisque tout de même nous sommes en 2006- j’ai
rencontré un jour un homme qui, par amour et aussi certainement
par facilité, était prêt à mettre sa
vie à mon service d’artiste , à s’asservir
pour me soutenir, mais la perspective que ma moitié se dévalue
ainsi, renonçant à devenir le sujet de sa vie, ne
m’a pas plu : j’ai préféré rompre
pour lui rendre sa liberté et la chance ( l’obligation
?) de redevenir maître de sa vie. Question de choix ? Question
de respect ? Question de conditionnement social ? Peut-être
tout ça à la fois.
Je ne suis pas plus pour l’Homme-objet que pour la Femme-objet.
Continuons plus
avant les investigations. Les femmes vues par les femmes dans l’art.
Les femmes vues par elles-mêmes dans l’art. Je ne prétends
pas faire un tour d’horizon , j’assume les morceaux
choisis .
Natacha Merritt . Dans cette mini-bible que constitue le livre «
Women Artists, femmes artistes du XX et XXI siècle »,
aux éditions Taschen, Natacha Merritt a la particularité
statistique ( les chiffres ne mentent pas ) d’être la
plus jeune . Née en 1977. C’est-à-dire , lors
de la publication de cette anthologie , exactement 24 ans, aux côtés
de Louise Bourgeois, Sophie Calle, Frida Kahlo, Nan Goldin, juste
avant , ordre alphabétique oblige, Annette Messager….
Alors, c’est intéressant ça, comment se hisser
à une vitesse fulgurante dans l’histoire de l’art
? Est-ce à la force des biceps ? Non, à mon avis,
elle a été portée par un mécanisme bien
huilé existant depuis bien longtemps.
Ah, ici, ça sent la peau de banane à plein nez, je
vous l’avait dit . Ma vérité, rappelez-vous,
seulement Ma vérité. Donc , Natacha Merritt affirme
que « Ses attentes artistiques et sexuelles sont une seule
et même chose. » C’est simple et clair. Elle s’est
fait connaître en diffusant sur internet le journal filmé
de ses ébats sexuels.
Sur les photos,
en premier plan, sexe masculin énorme en érection
; sur l’affiche de sa dernière exposition à
Paris, Natacha Merritt avec son corps prépubère (
chatte rasée, poitrine d’adolescente, corps maigrichon,
ongles courts rouges à la Lolita) en train de se faire enculer
par un grand black , le visage déformé par un cri
de douleur/ plaisir ?
Natacha Merritt a trouvé un autre moyen d’ajuster l’équation
schizophrène objet = sujet. En se prenant elle-même
comme sujet de son travail artistique et se faisant elle-même
objet sexuel consentant du fantasme masculin. Le voilà, le
mécanisme ancestral bien huilé.
Ah, je vous entends
déjà, vous allez me traiter de féministe (
déjà une insulte en soi dans la société
française) puritaine, n’y aurait-il pas là un
peu de jalousie féminine envers cette belle jeune femme sexuellement
libérée ? Car à l’autre bout de l’équation
, here I am, du côté du sujet. Je pense avoir désormais
acquis mon statut de sujet – la meilleure preuve : la censure
. Et du coup, perdu celui d’objet du désir, car qui
veut d’une castratrice dixit les psys comme moitié
?
Voilà, fin du texte , peut-être que j’aurais
dû en rester aux photos. Tant pis, c’est écrit,
je vais de ce pas me chercher un avocat…
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