sophie taam

Eve Carton

Les gens heureux n’ont pas d’histoire ou l’univers esthétique de Eve Carton
Par Sophie Taam

Les gens heureux n’ont pas d’histoire, disait Blaise Cendrars. Vrai ?
Ce qui est sûr, c’est qu’ils n’intéressent pas Eve Carton.
Eve peint des personnages tourmentés, visiblement en proie à des affres intérieurs qui nous intriguent, nous interpellent et pourtant ne se dévoilent pas.
Après une période abstraite à la peinture laquée noire dans une gestuelle héritée de Pollocks, Eve est revenue à la figuration, « pour se rapprocher de l’émotion, l’expression », dit-elle. Telle une obsession, ces figures graves, tristes, aux traits carrés et caricaturaux nous regardent et nous harcèlent. Pourtant, peinture abstraite et peinture figurative partagent la même force dans leur noirceur, au sens propre et figuré. Elle cite en vrac, comme références, Soulages, bien sûr, mais aussi Francis Bacon et Egon Schiele, ou, en littérature, Lee Stringer, Richard Wright ou Bret Easton Ellis, auteurs qui n’ont pas peur d’explorer les bas-fonds peu reluisants de l’âme humaine.
De ces immenses jets noirs coulés sur la toile, Eve dit aimer tout : le processus - la violence cathartique de balancer la peinture au sol, puis l’étaler avec les doigts -, la puissance de cette matière sensuelle , qui, comme le goudron, semble nous absorber et nous noyer sans résistance possible , et le rendu final, brillant, implacable, imposant.

La brutalité de cette gestuelle se retrouve dans ses gravures où la rudesse de fabrication de la plaque se traduit par une acuité sombre de ses portraits et personnages, toujours en noir.
Enfin, les deux univers de la peinture laquée et de la peinture figurative se rejoignent et combinent leur force respective dans ses dernières toiles , « malade » et « sans titre », où le personnage impuissant est peu à peu recouvert de cette matière sans compromis, la peinture laquée noire, qui semble sur le point de le dévorer sans pitié.